L’ élevage des taureaux
Un patrimoine vivant entre traditions, écologie et légendes. Comprendre la culture camarguaise à travers ses taureaux et ses traditions.
L’élevage en Camargue, un monde à part.

Au cœur de la Camargue, vaste territoire de marais et de pâturages, l’élevage des taureaux de race Camargue façonne depuis des siècles l’identité locale. Plus qu’une activité agricole, il s’agit d’un véritable art de vivre mêlant savoir-faire, traditions festives, respect de la nature et admiration pour ces animaux emblématiques.
La course camarguaise et les traditions taurines.
La raison principale de l’élevage des taureaux en Camargue est la course camarguaise, un sport populaire et unique où l’animal est roi. Les raseteurs, habiles sportifs habillés de blanc, affrontent le taureau « cocardier » ou vache « cocardière » d’exception dans l’arène pour tenter de décrocher, à l’aide d’un crochet, des attributs fixés entre ses cornes (la cocarde, les glands et les ficelles).
- Abrivado : Défilé traditionnel où les taureaux sont conduits depuis les pâturages jusqu’aux arènes, encadrés par les gardians à cheval.
- Bandido : Retour des taureaux vers la manade après la course, souvent marqué par la fougue et l’adresse des cavaliers.
- Ferrade : Cérémonie d’identification des jeunes taureaux et chevaux, où l’on marque les bêtes au fer, suivie de fêtes villageoises.
- Raseteur : Athlète qui participe à la course camarguaise, cherchant à attraper les attributs du taureau sans le blesser.
- Cocardier : Taureau d’exception, célèbre pour son intelligence et sa bravoure dans l’arène, reconnu et admiré par le public.
Ces manifestations rythment la vie des villages de la région, créant un lien fort entre habitants et taureaux. Chaque animal possède sa personnalité et peut devenir une véritable vedette locale. Les fêtes, comme les abrivados ou les bandido, renforcent le sentiment d’appartenance et perpétuent un héritage culturel unique.
Le milieu naturel. Les sansouïres, un écosystème préservé.
Les sansouïres sont des étendues plates, salées, souvent inondées en hiver et presque sèches en été. Leur nom vient du provençal « sanso » (sel). On les trouve entre les marais, les canaux (roubines) et les pâturages.
- La flore y est dite halophile (adaptée au sel), comme la salicorne, l’obione ou la soude, qui colorent parfois le paysage en rouge ou argenté.
- La faune est riche : flamants roses, échasses blanches, avocettes, et de nombreux autres oiseaux y trouvent refuge.
Pour les taureaux et les chevaux camarguais, ces zones servent de pâturage naturel. Comme l’herbe y est rare, les animaux développent robustesse et endurance. Les sansouïres jouent un rôle écologique clé, elles maintiennent l’équilibre fragile entre eau douce, eau salée et terres sèches, et assurent la préservation de la biodiversité camarguaise.
La croissance du taureau camarguais. De la naissance à la maturité.
La mère transmet surtout ce qui ne se mesure pas sur une balance :
Le mental
- Courage
- Défense
- Instinct
- Intelligence face à l’homme et à l’arène
- Réactivité, vice, ruse parfois
Un veau apprend énormément de sa mère :
- Comment réagir au danger
- Comment défendre son petit territoire
- Comment se comporter face à l’homme, au cheval, au stress
Une vache calme donnera rarement un animal très combatif.
Une bonne vache de course, courageuse et vive, marque sa descendance à vie.
C’est pour ça que les grandes manades conservent précieusement certaines lignées de vaches.
Le veau camarguais naît au printemps, pesant entre 25 et 35 kg et mesurant environ 60 à 70 cm au garrot. Il grandit librement au sein du troupeau, protégé par sa mère et surveillé par le manadier (éleveur) et les gardians (cavaliers camarguais).
Le père, lui, transmet surtout le physique :
La morphologie
- Ossature
- Masse musculaire
- Cornes (forme, implantation)
- Puissance
- Résistance
Un bon taureau reproducteur apporte :
- De la force
- De la tenue dans le temps
- Une meilleure récupération
- Un modèle plus impressionnant en piste
Sans un bon père, même un veau courageux peut manquer de coffre.
Sans une bonne mère, un veau puissant peut manquer d’âme.
La vérité d’éleveur (celle qu’on apprend avec le temps)
Le caractère se confirme presque toujours par la mère
La puissance s’affine par le père
Les cracks naissent quand les deux se rencontrent
C’est pour ça qu’en Camargue on dit souvent :
« Un grand taureau, ça se fait d’abord avec une grande vache. »
On identifie les jeunes taureaux en fonction de leur âge par ces appellations.
- Anouble (1 an) : Veau encore dépendant de sa mère, atteint 120 à 150 kg.
- Doublen (2 ans) : Commence à s’émanciper, son caractère apparaît, pèse 200 à 250 kg.
- Ternen (3 ans) : Cornes développées, musculature marquée, ressemble à un jeune taureau.
Contrairement aux races de viande, la croissance est lente mais régulière, la robustesse et la longévité priment sur la prise de poids rapide.
Le passage au statut de taureau (biòu). Sélection et hiérarchie.

Vers 4 ans, le jeune devient « biòu » (taureau adulte). Sa musculature se renforce, son cou s’épaissit, ses cornes prennent leur forme définitive. Socialement, il intègre les groupes de mâles, où s’établit une hiérarchie selon la force et le tempérament.
- A 4 ans : 250 à 350 kg, 1,15 à 1,25 m au garrot.
- A 6-8 ans : 350 à 450 kg, bien plus léger que les taureaux de corrida espagnols.
Les manadiers observent leur comportement (bravoure, intelligence, vitesse). Les plus valeureux deviendront cocardiers, stars de la course camarguaise, les autres serviront à la reproduction ou à la vie du troupeau.
Un taureau camarguais a généralement une espérance de vie de 15 à 20 ans. En liberté, dans les manades, certains peuvent atteindre 20 à 25 ans s’ils sont bien soignés et ne participent plus aux courses.
Portraits de cocardiers célèbres : anecdotes et légendes.
Vovo (1947-1954, Manade AUBANEL – SAINTES-MARIES-DE-LA-MER)

Considéré comme le plus grand cocardier de l’histoire, Vovo était doté d’une intelligence redoutable et d’un courage exceptionnel. Il savait repérer les ruses des raseteurs et anticiper leurs gestes.
Lors d’une course mémorable, Vovo, après avoir évité tous les pièges, s’est arrêté net devant un raseteur, le fixant intensément, comme pour le défier « Viens chercher la cocarde si tu l’oses ! ». Personne n’osera s’approcher ce jour-là.
Enterré debout face à la mer, une statue lui est dédiée au Grau-du-Roi. Il incarne encore aujourd’hui l’esprit de la Camargue.
Ratis (années 2000, Manade Raynaud – Arles)

Icône moderne, Ratis était célèbre pour ses poursuites spectaculaires : il bondissait jusqu’aux planches, n’hésitant jamais à se lancer à la suite des raseteurs les plus audacieux.
Lors d’une finale, il a sauté si haut qu’il a failli rejoindre les spectateurs, déclenchant une ovation générale.
Citation d’un raseteur : « Avec Ratis, aucun répit : il fallait être rapide, malin, et surtout courageux ! »
Goya (années 1980-1990, Manade LAURENT – SALIN DE GIRAUD)
Spectaculaire et rusé, Goya était connu pour ses démarrages fulgurants et ses coups de tête imprévisibles, qui tenaient le public en haleine.
Un jour, il a réussi à arracher la cocarde du crochet d’un raseteur, avec une précision digne d’un funambule, laissant l’arène médusée.
Cairo (années 1990, Manade Chauvet – Saint-Gilles)
Célèbre pour son caractère imprévisible, il surprenait souvent les raseteurs en feignant l’indifférence avant de charger avec fougue.
Un vieux raseteur affirmait : « Avec Cairo, on n’était jamais tranquille, il fallait toujours se méfier du moindre de ses regards. »
Médoc (années 1990, Manade Guillierme – Saint-Gilles)
Reconnu pour sa combativité et son panache, Médoc a marqué de nombreux concours par sa ténacité et son intelligence.
Lors d’un grand rendez-vous, il a réalisé cinq poursuites consécutives sans se fatiguer, gagnant l’admiration du public.
Garlan (années 2010, Manade des Baumelles – Saintes-Maries-de-la-Mer)
Figure récente et puissante, Garlan impressionnait par sa force et sa capacité à électriser l’arène à chaque sortie.
Il a été sacré plusieurs fois meilleur taureau de l’année, et certains disent que « quand Garlan entre, c’est toute la Camargue qui retient son souffle ».
Un patrimoine à transmettre.
L’élevage des taureaux en Camargue n’est pas seulement une question d’économie ou de tradition : il incarne l’équilibre entre nature, culture et passion humaine. Préserver les manades et les savoir-faire, c’est protéger une mosaïque vivante où chaque taureau, chaque fête, chaque cocardier continue d’écrire l’histoire du delta.
La noblesse du taureau

